FR / EN

La diversité linguistique, un cas désespéré ?

Jeannine Routier-Pucci est professeur de langues à Cornell University, professeur affiliée à ESCP Europe et traductrice. Elle s’intéresse aux systèmes de représentation de « l’autre », et aux dispositifs linguistiques propres aux langues et aux cultures qu’elles articulent et diffusent.

La diversité linguistique, un cas désespéré ?

De plus en plus de pays ne proposent plus que l’anglais comme première langue obligatoire dans l’enseignement primaire et secondaire. Les autres langues sont souvent considérées comme de simples options dans le parcours linguistique de l’apprenant. Comment analysez-vous cette uniformisation ?

Deux réalités se cachent derrière l’imposition de “l'anglais comme première langue obligatoire”. Il peut s’agir de la première langue étrangère obligatoire ou de la première langue dans la scolarité, quelle que soit la langue maternelle.

S’il s’agit du premier cas, première langue étrangère obligatoire, nous assistons à une valorisation de l’anglais comme une sorte de lingua franca globale. C’est une situation qui donne à cette langue et aux cultures qu’elle véhicule un grand prestige que l’on pourrait vite considérer comme un avantage.

Néanmoins, il faut se demander de quel anglais il s’agit : souvent, c’est ce que l’on peut appeler l’anglais international indispensable, reposant sur un vocabulaire de 300 à 500 mots et voué à une communication pratique liée à la circonstance, la profession ou le besoin. C’est donc souvent une langue avec des références culturelles limitées: en fait, plus un code qu’une langue.

Cependant, pour ne pas trop noircir ce tableau, il faut reconnaître que l’apprentissage d’une langue étrangère est toujours une ouverture de l’esprit qui donne une vision comparatiste des systèmes linguistiques.

Une langue est une façon de voir, d’appréhender, de classifier et d’établir des relations entre les choses : c’est à la fois l’expression et l’invention du monde qui entoure le locuteur.

Si l’on parle du second cas, c’est-à-dire des élèves dont la langue « maternelle », ou langue native, n’est pas l’anglais et qui sont scolarisés en anglais, la situation est plus riche. S’il leur est possible de maintenir un bon niveau linguistico-culturel dans leur langue native, une éducation en anglais ne peut être qu’un avantage. Au-delà des codes linguistiques, ils apprennent les codes culturels et brisent le monolinguisme qui gagne chaque jour du terrain. C’est donc une situation idéale : enrichissement de l’apprenant sans appauvrissement de la langue.

Lorsque vous parlez d’uniformisation, vous faites sans doute allusion à l’instrumentalisation de l’enseignement des langues étrangères. Il y a une politique linguistique qui est souvent mise au service d’un projet politique. Le plurilinguisme en tant que modèle de développement humain est un projet idéologique. Lorsque l’on parle d’uniformisation en France, on pense surtout à la domination de l’anglais, à laquelle on préférerait, bien sûr, celle du français. Mais le positionnement idéologique semble être le même dans les deux cas.


De manière plus générale, pensez-vous qu’il y ait un appauvrissement linguistique dans le monde, eu égard à l’augmentation des langues en voie de disparition ?

La terminologie pour décrire la situation linguistique est souvent confuse et mérite que l’on s’y arrête. On parle de multilinguisme lorsqu’au sein d’une société plusieurs langues coexistent ; et de plurilinguisme lorsqu’un même individu utilise plusieurs langues selon la situation.

Le multilinguisme était la norme dans le monde avant la construction de la nation (que l’on comprend souvent comme un État, un peuple, et donc une langue). Bien que plusieurs nations mentionnent dans leur constitution plus d’une langue nationale, ou, comme aux États-Unis, aucune, le multilinguisme est aujourd’hui partout en retrait. On peut pointer du doigt la démocratisation de l’éducation qui « harmonise » les échanges au sein de la nation. Il faut aussi mentionner les nouveaux systèmes de communication, à commencer par la radio dès les années 30, la télévision dans les années 40, et le boom informatique qui commence dans les années 80. Un remède semble difficile à imaginer. Certaines bibliothèques conservent des enregistrement de plusieurs centaines, voire milliers de locuteurs dans des langues en grand danger de disparition. Ces archives ont déjà valeur de témoignage nostalgique.

Le plurilinguisme, lui, est le fait d’une acquisition, et non de la conservation d’un héritage. Ce plurilinguisme s’entend comme la connaissance de plusieurs langues afin d’étendre la capacité de communication de chacun. L’école, qui fut en partie la cause de l’extinction de nombreuses langues régionales, devient un lieu de compensation de cet appauvrissement grâce à l’enseignement des langues étrangères. Il y a en effet un singulier paradoxe qui se décline ainsi : on veut aujourd’hui beaucoup de locuteurs d’une poignée de langues hégémoniques, et moins de locuteurs de nombreuses langues locales.

L’appauvrissement linguistique n’est pas seulement lié au monolinguisme endémique qui favorise la langue « forte », celle qui est la plus parlée nationalement et internationalement, au détriment de langues ayant une portée culturelle et politique affaiblie, régionale et sans prestige. Car la langue est aussi une construction politique. Parler de « langue nationale » en est la preuve. Selon l’UNESCO, les langues, qui sont au nombre de 7000 environ, appartiennent au patrimoine immatériel de l’humanité. On voit s’allonger la liste des langues vulnérables, voire sévèrement en danger, au point d’en compter 230 ayant disparu depuis les années 1950. En bref, 40% des langues connues courent différents niveaux de danger d’extinction, selon l’UNESCO. Les plus pessimistes annoncent la disparition de 90% des langues existant aujourd’hui d’ici la fin du siècle.

Ainsi, ce que l’on appelle dialectes ou langues régionales selon la position idéologique choisie, ou langues précoloniales qui ont été  déplacées par une langue politiquement plus forte, sont en régression dans toutes les régions du monde : le basque est menacé en Espagne, et plusieurs dizaines de langues précolombiennes sont menacées au Mexique, pour ne citer que ces deux exemples. En France, les langues régionales semblent être à l’agonie, avec de temps en temps des regains d’usage. C’est incontestablement une réduction de la diversité culturelle.


Comment promouvoir le multilinguisme ?

Nous venons de démontrer que le multilinguisme et le plurilinguisme ne sont pas contradictoires. S’il est difficile de répondre à ce défi, on peut essayer d’encourager toute la population à y penser. Sous l’impulsion de la Présidence de la République, l’Institut Français a ainsi ouvert une consultation en ligne jusqu’au 20 mars 2018, pour recueillir des idées du monde entier afin de promouvoir l’utilisation du français et le plurilinguisme (Mon idée pour le français : http://www.institutfrancais.com/fr/actualites/mon-idee-pour-le-francais). Cette consultation devrait alimenter un plan d’ensemble allant dans ce sens. Voyons ce que cela donnera.


Et le français dans tout ça ?

Aujourd’hui, le français occupe la 6 ͤ  place comme langue la plus parlée dans le monde, après le mandarin, l’anglais, l’hindi, l’espagnol et l’arabe.

Il faut peut-être reconnaître une certaine qualité à l’existence d’une lingua franca, que ce soit l’anglais, le français, ou une autre. Ainsi, dans les pays africains qui sont nés de la décolonisation, et où les frontières ont été fixées sans tenir compte des différences religieuses et linguistiques, l’anglais et le français sont devenues les deux langues du continent : on parle d’une Afrique anglophone, et d’une Afrique francophone, en oubliant souvent l’Afrique qui parle le portugais, ou l’arabe. Dans certains cas, comme celui du Nigéria où l’on compte plus de 500 langues, l’anglais, la langue des colons, s’est imposée. Les élites urbaines parlent toutes anglais ; ce n’est pas le cas dans les campagnes.

Peut-on vivre dans le multilinguisme ? C’est ce que semble faire l’Inde, avec deux langues nationales, l’hindi et l’anglais, et 22 langues régionales officielles, auxquelles il faut ajouter environ 400 autres langues ayant souvent différentes formes dialectales. Cela semble être un audacieux dispositif ; mais l’on comprend vite que l’hindi et l’anglais sont les deux langues dominantes. Il faudrait donc parler d’un multilinguisme à plusieurs vitesses.

Selon vous, quels sont les effets de la mondialisation sur la diversité linguistique ? Menace-t-elle ou favorise-t-elle cette diversité ?

La mondialisation nous rend, d’une part, conscient de l’existence de nouvelles contrées, de pays qui appartenaient naguère au monde de l’imaginaire et des voyages, et qui sont aujourd’hui devenus des interlocuteurs économiques et politiques ; d’autre part, ce grand village global a des règles dures et incontournables. En fait, le phénomène de globalisation, en faisant entrer l’autre dans un cercle de proximité relative, force cet autre à entrer dans un certain moule, essentiellement un moule linguistique. En domestiquant l’altérité, la mondialisation plonge une vaste partie du monde dans l’usage obligatoire d’une langue globale, souvent l’anglais, parfois le français, le swahili, l’hindi, l’arabe ou le mandarin.

Quelle est la part des enjeux géopolitiques dans la diffusion des langues, notamment dans un contexte de tensions internationales accrues ?

On pourrait dire qu’il faut connaître la langue de son ennemi et celle de son client.  Il faut savoir ce que pense l’autre dans les deux cas.

Pour les rapports avec l’ennemi, et nous l’avons bien vu avec les guerres en Afghanistan et en Irak, on se contente souvent de traducteurs locaux, par manque de traducteurs occidentaux. La fiabilité du traducteur est toujours questionnable, des deux côtés d’ailleurs, car comme l’indique le vieil adage italien : “Traduttore, traditore” (traduire, c’est trahir). Cette paronomase ne dit que trop bien la difficulté de jouer un double rôle sans trahir. Dans les rapports avec client ou ennemi, la négociation se fait souvent dans une langue qui n’est ni celle de l’un ni celle de l’autre. Faire l’effort de parler la langue de cet autre, c’est le traiter de façon plus personnelle et directe, sans arrogance.

Les tensions et les conflits sont souvent entre pays voisins, et l’appartenance linguistique ne fait que renforcer la position des uns et des autres. Je pense par exemple au conflit qui oppose la Russie à l’Ukraine. En Ukraine, l’ukrainien est la langue nationale, mais treize autres langues sont également reconnues, dont le russe, qui domine à l’est du pays et à Kiev, et qui est compris par pratiquement l’ensemble de la population, surtout celle ayant vécu et fait ses études avant 1991. L’URSS a imposé le russe pendant toute la durée de sa domination récente, de 1919 à 1991, et cependant l’ukrainien n’a jamais disparu. Aujourd’hui, les jeunes ukrainiens, ukrainophones ou russophones, choisissent en général l’anglais comme seconde langue, avec 3,5 millions d’apprenants, suivi de l’allemand avec 600 000 apprenants, et du français avec 200 000. L’Ukraine est un bon exemple de choix linguistiques historiquement liés à la domination politique et économique du moment. Aujourd’hui, choisir l’anglais, l’allemand ou le français comme seconde langue, c’est pour les jeunes ukrainiens une volonté de tourner le dos au passé et de se projeter dans un avenir à vocation mondiale.

Il y a quelques jours se tenait à Paris la Conférence internationale pour la langue française et le plurilinguisme. Selon vous, quels sont les atouts et faiblesses du français, par rapport aux autres langues internationales ?

La place du français dans le monde : vaste question. On sait que le français est une des langues de la diplomatie internationale. Au xviii ͤ  siècle, les traités internationaux cessent d’être rédigés en latin au profit du français, même lorsque la France n’en est pas signataire. C’est le rayonnement culturel de la France à cette époque, plus que sa prédominance politique, qui peut expliquer cette ascension du français. Toutes les cours d’Europe parlaient le français : un rayonnement au sein des élites, mais aucune diffusion au-delà des intimes du pouvoir. Le déclin du français comme langue diplomatique date du Traité de Versailles en 1919, qui fut rédigé en anglais et en français. Le français est encore une des langues de travail de la Commission européenne et une des langues officielles de l’ONU ; c’est aussi une des deux langues de travail de la Cour de justice de l’Union européenne. Cependant, indéniablement, il perd du terrain.

Sa position actuelle de 6 ͤ  langue la plus parlée dans le monde et la place prépondérante qu’il occupe en Afrique occidentale et en Afrique du Nord laisse penser que l’avenir du français n’est peut-être pas si noir que cela.

L’Union Européenne est sans doute le meilleur exemple en matière de promotion du multilinguisme. Mais la diversité linguistique n'a-t-elle pas un coût ?

L’Union Européenne est un défi linguistique, avec 24 ou 23 langues officielles (selon que l’on compte l’irlandais), et l’obligation pour ses institutions d’assurer un multilinguisme absolu et donc de traduire ses documents en 24 ou 23 langues. 24 langues, ce sont 553 combinaisons linguistiques possibles, 1600 traducteurs et 450 interprètes. Le coût total de la traduction et de l’interprétation pour toutes les institutions de l’UE représente environ 1% du budget total de la Communauté, soit environ 2,3 euros par citoyen européen. Alors, le multilinguisme est une option viable, mais à quel prix ? Depuis 2012, le Parlement européen a décidé de réduire sa dépense budgétaire en cessant de traduire les sessions dans les 24 langues officielles : désormais, les débats sont enregistrés dans leur langue originale, mis à disposition des États, et uniquement traduits à leur demande. Tous les députés européens ne sont pas de fervents défenseurs du multilinguisme. Ainsi, certains ont fait remarquer que l’OTAN, constitué de 28 États membres, fonctionne avec deux langues de travail, et l’ONU, qui compte 198 États membres, fonctionne avec six langues de travail.

Tout ce qui précède devrait nous avoir convaincu que l’acquisition de langues étrangères est nécessaire, et dès le plus jeune âge. L’anglais domine, le français s’obstine : en fin de compte, parler plusieurs langues est une richesse personnelle, et parfois monnayable.

Je souhaiterai terminer cet entretien en citant le cas de mon amie, Judith Nemethy, qui parle cinq langues : le hongrois, sa langue maternelle, l’allemand qu’elle a appris en Suisse pendant la guerre, l’espagnol en Argentine où elle a passé son adolescence, l’anglais aux États-Unis où elle a passé sa vie professionnelle, et le français, qu’elle parle comme une parfaite ancienne élève d’un lycée français… Don’t ask her where she’s from.